Le blog de Sylvie Etche

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Comment faire les 35 heures en... 1 mois : Zoé SHEPARD

 

 

 

 

  

2007 :

Aurélie Boullet, jeune fille venant de réussir le concours de haute fonction territoriale, est affectée au Conseil Régional d'Aquitaine en tant que chargée de mission à la Délégation Européenne et Internationale.

Mais voilà, elle y perd vite ses illusions : sous-exploitée et périssant d'ennui,  elle parvient tout juste à faire les 35 heures hebdomadaires en... 1 mois. 

Toutes les aberrations dont elle est témoin chaque jour, de la paresse de ses collègues au gaspillage des deniers publics, sont relatées de façon burlesque sur son blog. Et le succès grandissant qu'elle rencontre lui donne bientôt l'idée d'en faire un livre.

 

 

2010 :

Sous le pseudonyme de Zoé Shepard, elle publie (aux Editions Albin Michel) un ouvrage hilarant et à peine voilé sur son quotidien dans la fonction publique. Le titre : "Absolument dé-bor-dée , ou le paradoxe du fonctionnaire".  

 

 

Problème : certains de ses collègues pensent se reconnaitre dans la description haute en couleur des personnages, et s’en plaignent à leur direction. Résultat, Aurélie Boullet est traduite devant le conseil de discipline du Conseil Régional pour manquement à l'obligation de réserve. Elle est temporairement suspendue de ses fonctions .

 

Mais voilà, les médias s'emparent de l'histoire et le livre devient rapidement un bestseller : c'est l'une des meilleures ventes de 2010 !

 

2011 :

Aurélie Boullet est finalement réintégrée au Conseil Régional, mais dans un autre service : on la nomme Chargée de mission Grand Emprunt et Veille juridique européenne.

 

La véritable "mise au placard" qu'elle y expérimente à ses dépends lui ouvre la voie pour l'écriture d'un second ouvrage, intitulé cette fois  "Ta carrière est fi-nie" (Ed. Albin Michel), et qui décrit avec toujours autant de dramatique drôlerie le processus de placardisation dans la fonction publique.

 

 

Ta-carriere-est-fi-nie-zoe-shepard.jpg

 

 

 

En 2015 sort son troisième ouvrage : "Zoé à Bercy", où cette fois l'auteur raconte les truculentes coulisses du Ministère des Finances.

 

 

 Zoe a Bercy.jpg

 

 

 

 

Les livres de Zoé Shepard décrivent, de façon simple et brillante, les quelques travers de la fonction publique.

Ce qui est encore plus drôle, c'est que nous avons tous, dans notre entourage, une Coconne, un Simplet, une Intrigante. Nous avons tous vécu l'une des situations ubuesques relatées par Zoé. En tant que fonctionnaire, j'ai reconnu trait pour trait certaines de mes collègues. Et j'en ai pleuré de rire.

Ces livres sont une véritable réussite. Si vous ne les avez pas encore lus, foncez les acheter : vous allez vous régaler.

 

 

En ce samedi 12 juin 2016, au salon du livre d'Oloron Sainte-Marie (64), j'ai eu la chance de rencontrer Zoé Shepard qui dédicaçait ses livres ! (à gauche ci-dessous).

 

 

Zoe-Shepard-et-moi.jpg

 

 

 

 

 

Petits extraits de Absolument dé-bor-dée :

 

 

Oral du très sélectif concours d’entrée dans la haute fonction publique territoriale. 600 candidats, 27 places. L’auteur raconte comment elle l’a décroché :

 

 

« - Vous travaillez dans une collectivité qui accorde des subventions à des travaux de recherche.

Que faites-vous pour vérifier que vos crédits sont utilisés à bon escient ?

 

Je décide de frapper un grand coup et d'accumuler les mots magiques dont les jurys de concours sont si friands :

 

- Je pense qu'il faut établir un groupe de travail intégrant un comité d'experts et se réunissant à dates fixes pour des évaluations ponctuelles. Il faut d'abord définir une grille d'indicateurs visant à mesurer des objectifs qui auront été posés par l'organisme de recherche et approuvés par le groupe de travail. Il faut bâtir des tableaux de bord simples et efficaces pour monitorer l'avancée des travaux de recherche. Je crois en la culture de résultats et non de moyens.

 

Ebahissement de l'auditoire. Même la grenouille de bénitier de gauche semble conquise. Quant au président du jury, il réprime à grand-peine un gémissement de plaisir. Début d'orgasme, sans doute. Le grabataire à sa droite hoche la tête comme un possédé.

 

Avant que je n'aie le temps de me poser la question de mon intégrité pendant cet oral, le membre du jury « good cop » pas de cravate - c'est forcément le pseudo-gentil du jury - pose LA question.

 

- Pourquoi vouloir intégrer la haute fonction publique territoriale ?

 

L'avantage de LA question bateau est qu'elle est inévitablement posée par tous les jurys de concours blancs. Par conséquent, j'ai un mensonge parfaitement plausible à leur proposer.

 

- Je pense que nous sommes à un tournant de la grande aventure des collectivités territoriales. Les réformes de 2004 nous le montrent, du reste. Je veux travailler sur ce formidable terrain que sont les collectivités territoriales.

 

D'une voix limite cassée par l'émotion, je rajoute :

 

- C'est un challenge de tous les jours tellement passionnant. Comment ne pas vouloir relever un tel défi ?

 

Aujourd'hui, lorsque j'y repense, je me demande comment j'ai pu garder mon sérieux.

 

Le « good cop » opine avec enthousiasme :

 

- Vous prêchez un convaincu !

 

- Quel est l'objectif qui vous tient le plus à cœur ? enchaîne un autre au physique et à la personnalité tellement charismatiques que je ne l'avais pas remarqué.

En réalité, ce sont les premiers travestissements de la vérité qui demandent le plus d'efforts. Ensuite, on entre dans une sorte de spirale mythomane, et les mensonges s'enchaînent avec un naturel assez perturbant rétrospectivement.

 

- Comme je suis particulièrement intéressée par tout ce qui a trait aux finances publiques, je souhaiterais avoir la possibilité de travailler à l'adaptation de la Loi organique relative aux lois de finances des collectivités territoriales (LOLF).

 

- Quel est le type de carrière que vous admirez ?

 

Me doutant que la véritable réponse - le duo Jaoui/Bacri -n'est pas de nature à me faire gagner des points, je leur cite LA star de la haute fonction publique territoriale.

 

- La carrière de Jean-Luc Bœuf est particulièrement impressionnante : DGS (Directeur général des services, ndlr) de Région à son âge ! Et quelle qualité d'écriture ! Je lis, que dis-je, je dévore absolument tous ses articles sur l'évolution des finances des collectivités locales publiés dans La Gazette des communes. Je pense qu'il est notre modèle à tous.

 

Le président du jury a les yeux humides d'émerveillement. »

 

 

 

La première journée de travail :

 

 

"Ça, c'était une cinquantaine de pages de documents que « The Boss » avait déposées sur mon bureau, le jour de mon arrivée, avec un air gêné :

 

- Pourriez-vous me faire une synthèse de ce dossier relatif à l'utilisation des fonds européens ? Vous avez la semaine, ça ira ? a-t-il demandé, le visage déformé par l'inquiétude d'être pris pour un esclavagiste.

 

- C'est une plaisanterie ? ai-je demandé, incrédule.

 

- Je sais, a-t-il rajouté, c'est... comment dire ?...

 

ahurissant de penser qu'il me faudra cinq jours de travail pour une note que j'aurai fini de rédiger dans deux heures, pause incluse ?

 

... Un gros travail. Ecoutez, vous pouvez me le rendre en milieu de semaine prochaine si vous n'avez pas fini. Il n'y a aucun problème, a-t-il achevé avant de quitter mon bureau, me laissant pour le moins songeuse.

 

Une heure et demie plus tard, l'imprimante crachotait ma note et je me demandais vraiment où j'avais atterri.

Aujourd'hui, en me connectant au réseau du service, je sais précisément où j'ai touché terre : un univers absurde où les gens qui en font le moins se déclarent dé-bor-dés et où les 35 heures ne se font pas en une semaine, mais en un mois. »

 

 


L'absentéisme

 

« - Désolée de vous déranger, mais c'est assez urgent. C'est au sujet de l'avenant concernant le marché de l'interprétariat. Nous avons besoin de recruter cinq interprètes et le marché passé par la mairie avec la société de traduction n'englobe pas la langue chinoise.

 

- Savez-vous rédiger un avenant à un marché public de prestation ?

 

- Oui, mais j'aurais quand même besoin qu'une personne de votre service le valide.

 

- Ça me semble difficile. Forcément, fin octobre, vous voyez... me dit-il d'un air entendu.

 

Pas vraiment, en fait.

 

- Vous comprenez bien qu'on ne peut pas lancer le procédé alors que la chasse vient de commencer.

 

- Je vous demande pardon ?

 

- Je dirige un service de 42 personnes en temps normal. Le mois suivant l'ouverture de la chasse, il est divisé par cinq.

 

Géant Vert retourne à sa contemplation :

 

- Vous ne pratiquez pas, je présume ?

 

- Pratiquer quoi ?

 

- La chasse !

 

- Non.

 

- Vous ne savez pas ce que vous manquez. Bon, je vais vous le corriger, votre avenant, déclare-t-il, avant de s'arracher à regret aux bristols colorés qui tapissent le panneau en liège et de m'emmener dans son bureau.

 

 

 

 

Les sureffectifs

 

 

« Un problème lié à la taille des collectivités territoriales. Dans les petites, le travail ne manque pas. Mais dans les grosses, voici comment - et pourquoi - s'opèrent certains recrutements.

Au moment où je récupère un tas de photocopies, je me cogne dans le Bizut, qui erre dans les couloirs comme une âme en peine.

 

- Je n'ai rien à faire, se désespère-t-il.

 

- Bienvenue dans mon univers ! Quel était le cours le plus chiant auquel il t'ait été donné d'assister ?

 

- Les cours de latin, au collège, l'heure n'en finissait pas, répond-il sans hésitation.

 

- J'ai le regret de t'annoncer qu'à partir d'aujourd'hui, ta vie professionnelle sera un immense cours de latin de 35 heures.

 

- Mais je ne comprends pas, geint-il. Si j'ai été recruté, c'est bien qu'on avait besoin de moi.

 

Ah, ces petits jeunes, si innocents, si prompts à poursuivre des utopies de labeur !

 

- Novembre est la période des avancements internes. Le DGS voulait promouvoir sa maîtresse du mois, catégorie B, attachée territoriale. Or, pour faire monter une catégorie B en A, il faut recruter deux cadres A. Tu es l'un des deux dont le DGS a exhumé le CV du fond d'un tiroir, entre sa bouteille de whisky et son magazine de cul. D'où ta présence dans notre beau et dynamique service.

 

- Mais ça n'est pas logique, objecte le Bizut. Si on fait monter une catégorie B en A, alors il manque un B. Pourquoi, dans ce cas, recruter deux catégories A supplémentaires ?

 

- Parce qu'un organigramme en pyramide inversée sur la tête est plus facile à gérer. Les catégories B et C sont à peu près les seules qui travaillent vraiment, elles sont mal rémunérées et syndiquées, donc susceptibles de créer des tensions. La volonté de révolte des catégories A est anesthésiée par le poids de leurs primes. D'où des recrutements massifs de cadres A sous des prétextes totalement fallacieux.

 

- Mais moi, qu'est-ce que je vais faire ?

 

- Comme tout le reste du service : pas grand-chose. Pratiquer cette activité que tout le monde réprouve, c'est-à-dire le travail, serait susceptible de nuire à ton intégration. Si l'envie de bosser te prend, assieds-toi, prends une grande inspiration et attends que ça passe."

 

 

 

 

 

 



22/04/2013
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